étoiledefée

Claire et douce comme la poésie.
 
AccueilPortailFAQRechercherMembresGroupesS'enregistrerConnexion

Partagez | 
 

 Les voix

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Only God Forgives



Messages : 218
Date d'inscription : 17/05/2013

MessageSujet: Les voix   Lun 20 Mai - 17:59

Ma première nouvelle, inspirée du film Taxi Driver et du roman L'étranger d'Albert Camus.

Les voix

Jeudi 11 Avril, 1919

Il est 14h37.

Je rentre du restaurant. Le goût de cette soupe dégueulasse est encore dans ma bouche, il se mêle à celui du café tiède que j’ai commandé après le repas. Ma canne vient de tomber du bureau contre lequel je l’avais posé, le bruit résonne encore dans la chambre. C’est une chambre que je me suis loué avec la pension que je reçois de l’état. Vu ce que j’y ai laissé pour ce pays, ils me doivent bien ça. J’arrive à vivre plus ou moins bien avec ce qu’ils me donnent, c’est déjà ça.

Et y a Maman aussi qui m’envoie un peu d’argent, parfois.

J’ai acheté ce carnet sur le chemin du retour. Je ne sais pas très bien pourquoi d’ailleurs. Enfin si, j’ai entendu dire qu’écrire permettait d’exorciser ses démons. Des démons, je crois pas en avoir. Mais j’entends souvent des voix, le soir. Ça se produit quand je suis sur le point de fermer l’œil, dans l’obscurité de cette petite pièce. Ces voix qui s’entrecroisent, elles me rendent fous. J’entends des morceaux de jurons, des cris, des rires, des larmes.

Il y a que bribes qui se font et qui se défont.

Je n’en avais pas, des voix, avant la guerre. Je n’en avais pas pendant, non plus. Peut-être parce que ces voix je les entendais en vrai.
C’est comme si je les avais rapportées avec moi, elles et cette putain de canne que je me trimballe comme un vieillard.
Je crois pas devenir fou, je pense que c’est normal après c’est que j’ai vu. Alors on va essayer de se soigner.

Mardi 15 Avril, 1919

J’ai un peu délaissé ce journal. Faut pas.
Je crois que ça pourrait marcher.
Je suis allé au café ce matin, celui en bas de l’avenue, il était vide. Y avait quelques vieux qui philosophaient, rien de plus. J’imagine que les gens sont trop occupés à travailler. Enfin c’est l’impression que j’ai, tout le monde charbonne, sauf moi.
J’ai arrêté d’en chercher, du travail.

Qui voudrait d’un handicapé ?

Ils ont bien essayé de nous expliquer qu’il fallait nous réinsérer, petit à petit, tout ça. Qu’on avait été soumis à une forme de « condition nerveuse » qui nous a changés à jamais.
Cette connerie de réinsertion, je n’y crois pas.

Jeudi 17 Avril, 1919

Je suis allé à la librairie ce matin, j’ai économisé quelques balles et je me suis dit que je pouvais bien me permettre de les utiliser. J’ai acheté un livre de Voltaire.

Je lisais pas trop avant, je suis pas vraiment une tête. J’ai du temps à perdre.

En sortant j’ai vu une fille blonde portée un panier, elle devait rentrer du marché. Elle était magnifique, vraiment. J’ai senti mon cœur se figer.
Je l’ai suivie jusque chez elle. Je me suis fondu dans la foule, elle n’a rien remarquée. Dieu merci. Elle est si jolie.
Elle a des yeux bleus. Un bleu si profond qu’il suggère un océan.

Je voudrais plonger dans cet océan.

Vendredi 18 Avril 1919

Ce matin je me suis promené dans le parc, puis je me suis assis sur un banc et j’ai entamé ma lecture de Candide. J’ai bien aimé le début mais ça s’est vite avéré ennuyeux. J’ai persisté. J’ai pas acheté ce livre pour ensuite l’oublier dans un tiroir de ma table de nuit.
Je suis rentré vers 11 heures et demie.
Et puis je l’ai revu, elle se promenait en tenant un enfant par la main. Je ne crois pas que c’était son fils, elle semble trop jeune et lui trop grand. Elle doit avoir 19 ans, tout au plus.

Je me demande si elle a déjà un prétendant. Ou pire encore si elle est mariée.

Je crois que je l’aime.

Non ça ne peut pas être cela. Je dois juste la trouver sublime. Mais je ne suis pas le seul, je compte plus le nombre de types qui la regardent. Je les hais. Je veux être le seul à la voir.
Mais elle, elle ne me voit pas.

***
Il est 23H13

Je viens de rentrer du bar.
C’était agité. Beaucoup trop pour moi.

J’ai rencontré un type, il s’appelle Jacques. Il est venu m’aborder, une choppe à la main. Il a une gueule d’ivrogne clochard, mais il avait suffisamment pour s’offrir plusieurs bouteilles. J’ai pas voulu lui tenir la conversation mais il continuait à me parler. Il en a, lui, de la conversation. Je me suis même surpris à rire de ses frasques, là où tout le monde riait de lui.
Il est bruyant mais il attire la sympathie.

Il a l’air cultivé mine de rien.

Dimanche 20 Avril 1919

Tout le monde est parti à la messe ce matin, le village était vide.
Je n’y vais pas moi. Il y a bien longtemps que je ne crois plus.
Je me souviens que même quand j’étais tout petit, tout cela était absurde pour moi. Je n’ai pas besoin du pardon de qui que ce soit. Les autres en ont besoin pour oublier ce qu’ils font. On oublie les fautes qu’on nous a pardonnées.
Je crois qu’écrire ça marche.

Je dors bien en ce moment, les voix ne sont plus aussi fortes qu’avant. Elles sont semblables à des murmures maintenant.
Je me sens bien...

J’ai revu Jacques, il était assis à la terrasse d’un café et discutait avec un vieillard.
J’ai fait semblant de ne pas le voir et de regarder le parterre mais il s’est mis à crier mon nom quand il m’a vu. J’ai feint un sourire et je lui ai fait signe de la tête.

Il m’a invité, j’ai poliment refusé. Mais je n’aurai pas dû, un verre c’est toujours ça de pris.

Mardi 22 Avril 1919

Elle m’a vu. Elle m’a remarqué. Je suis un abruti. J’aurai dû être plus discret.
J’étais assis sur un muret et je feignais de lire ce fichu livre, je la regardais. Elle était en train de marcher avec ce gamin et elle s’est tournée vers moi, mais j’ai baissé les yeux. J’ai lâchement détourné mon regard.

Qu’est-ce qu’il m’a pris ?

Que faire ?

Je devrais peut-être l’inviter ? Demander sa main ? Je délire, je crois. Un agité comme moi avec une fille comme elle...

Mercredi 23 Avril 1919

Je sors pas aujourd’hui.
J’ai peur de la revoir, je pourrais pas affronter son regard après cette humiliation. Merde...

Jeudi 24 Avril 1919

Je lui ai parlée.
Non ! On a parlé !
Marie, douce Marie. Son nom est à la hauteur de sa beauté. Marie...
Je la reverrai demain, on va devenir amis.

Je l’aime.

***
J’ai vu Jacques ce soir.
Il était au bar. J’étais d’humeur à lui parler.

Il m’a dit qu’il était parti voir des putes. Qu’il n’y avait rien de mieux, qu’elles procuraient plus de plaisir et que – contrairement aux autres femmes – elles ne demandaient jamais rien de plus. Je ne voulais pas en entendre parler mais il a causé pratiquement que de ça.

Il a parlé vraiment fort ce soir, mais ça ne m’a pas dérangé.

Vendredi 29 Avril 1919

Les voix se sont éteintes hier soir. Je ne sais pas si ce carnet est responsable de tout cela, ou si c’est Marie.

Je suis heureux, je suis un homme nouveau.

J’ai conversé avec Marie aujourd’hui encore, sa voix angélique résonne encore dans ma caboche.

J’aime cette sensation que j’ai au niveau de l’estomac quand je la vois sourire, j’aime son grain de beauté à peine visible en dessous de son œil, j’aime son timide rire, j’aime nos longs silences quand on se regarde dans les yeux, j’aime quand elle se passe la main dans ses beaux cheveux blonds, j’aime son expression quand son sourire s’efface et qu’elle m’écoute.

Je l’aime et je crois qu’elle m’aime bien, elle aussi.

Lundi 2 Mai 1919

En fait, elle ne m’aimait pas.

Elle a refusé un baiser. Elle m’a repoussé comme un vulgaire vaurien. Elle m’a giflé.
Pourquoi j’ai voulu l’embrasser ? Quand est-ce que j’ai eu l’impression que je pouvais convenir aux attentes d’une fille comme elle ? Elle doit me détester. J’ai insisté, elle a été forcée. Je n’aurai pas dû continuer.

J’entends ces fichus voix. Mes yeux ne sont pas fermés mais j’entends d’ores et déjà ces putains de voix.

C’est encore pire qu’avant. Je peux rien y faire.

Mardi 3 Mai 1919

J’ai été dans un bordel.

J’ai choisi une fille. Elle était un peu plus âgée que moi. Un peu plus que la trentaine. Pas la plus excitante mais elle a fait l’affaire. Elle était bien en chair, ronde.
Par moment, je crois qu’elle en faisait trop, ça doit être ce qui excite les clients habituels. Tout ça c’était tellement vulgaire. Trop vulgaire.

J’ai cru voir Marie en elle, mais au final il n’y avait rien.

***

J’ai du mal à tenir ma plume. Je tremble trop et ça fait des taches sur la feuille.
Son père, ce soir il est venu me voir, à la sortie du bar. Il a calomnié. Il criait que j’avais souillé sa fille. Il a menti.

Il m’a frappé, mais je ne me suis pas laissé faire. J’ai été dépassé par ce qui arrivait. Il a mordu la poussière, mais j’ai continué. Et quand j’avais fini, il bougeait plus. Sa tête saignait beaucoup trop. Alors j’ai couru comme un animal. Et je sais que je n’avais pas couru comme ça quand on m’avait envoyé sur le no man’s land. Et j’ai entendu les voix, cette fois-ci encore plus fortes qu’à l’habitude.

Je les entends encore.

Il faut que ça cesse. Il faut que j’arrête tout cela, par moi-même.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Pavot rouge



Messages : 2569
Date d'inscription : 07/04/2008

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 5:33

Bien pour la forme de journal pour cette nouvelle.


J'essaie de m'imaginer en 1919, les us et les mœurs et :

Son père, ce soir il est venu me voir, à la sortie du bar. Il a calomnié. Il criait que j’avais souillé sa fille. Il a menti.

Pourquoi aurait-il menti, pourquoi sa fille lui aurait-elle raconté ce qu'il s'est réellement pensé et être "touché" par un handicapé en 1919 n'était-il pas une souillure à cette époque ?

Le terme courir dans le final parait inapproprié vu la canne mentionnée plus haut...


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Only God Forgives



Messages : 218
Date d'inscription : 17/05/2013

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 11:16

Le héros a violé Marie (c'est pour ça qu'elle a tout déballé à son père) mais sa psychose le pousse à nier les faits, il ne s'est pas rendu compte de ce qu'il faisait, un peu comme pour le meurtre. Enfin, j'ai tenté de sous-entendre cela.

Après quand il dit courir, on peut très bien l'imaginer trottiner péniblement. Il ne faut pas oublier qu'il délivre son ressenti, la peur et l'adrénaline le pousse à tout extrapoler (d'où l'allusion au no man's land).

C'est un narrateur auquel on ne peut pas se fier, sa perception étant biaisée par un trouble mental.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
freevole



Messages : 419
Date d'inscription : 08/04/2008
Age : 38
Localisation : dans 1 trou trop profond et brulant qu'on appelle la vie

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 13:27

intéressante lecture sauf que le chapitre du 2 mai est en désaccord avec 1 skizo et la réponse que tu donnes à pav rou
sinon c vraiment pas mal
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Only God Forgives



Messages : 218
Date d'inscription : 17/05/2013

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 17:26

freevole tu peux élaborer s'il-te-plait ? Je comprends pas très bien en quoi. Neutral
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
lilo



Messages : 2152
Date d'inscription : 06/04/2008
Age : 23
Localisation : Dans un temps qui témoigne des temps mais qui n'en parle pas.

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 17:38

Alors tout d'abord bravo pour la forme :)
écrire une nouvelle sans lasser le lecteur n'est pas aisé
je peux te suggérer de t'adresser à ce journal(carnet) en le tutoyant par moments de façon à ce que ce "tu" soit pris par celui qui lit
ensuite je comprends ce que dit karine
un schizophrène qui entend des voix ne peux pas savoir qu'il viole une personne et n'entends pas le non de la fille
j'ai écrit une nouvelle sur une schizo et pour se faire j'ai étudié à fond le sujet.
continue c'est vraiment bien

amour amour
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Only God Forgives



Messages : 218
Date d'inscription : 17/05/2013

MessageSujet: Re: Les voix   Mar 21 Mai - 18:26

Ah d'accord, je comprends mieux, c'est vrai que je n'avais pas envisagé cela sous cet angle. scratch
Pour moi il était question de mettre en avant ses contradictions, il a entendu le non de la fille mais il a ignoré cela pour satisfaire une pulsion, ensuite il a préféré le nier pour avoir la conscience tranquille. Il est en constante lutte entre le Ça et le Surmoi et sa psychose n'arrange rien à cela. Après j'avais pour idée de départ de faire un personnage atteint d'un trouble schizoïde mais je me suis dit qu'il finirait par ressembler beaucoup trop à Mersault dans L’étranger, c'est pour ça que j'ai voulu accentuer son détachement de la réalité qui est, maintenant que j'y pense, assez similaire à celui de Raskolnikov dans Crime et Châtiment.

Et merci pour vos conseils. Wink
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
freevole



Messages : 419
Date d'inscription : 08/04/2008
Age : 38
Localisation : dans 1 trou trop profond et brulant qu'on appelle la vie

MessageSujet: Re: Les voix   Ven 24 Mai - 8:35

t'as raison en fait on peut nier les faits à soi même sans être skizo
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
chilipeppers



Messages : 90
Date d'inscription : 07/10/2012

MessageSujet: Re: Les voix   Sam 1 Juin - 2:40

j'aime bcp cette forme et j'apprécis les détails que tu donnes
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Les voix   Aujourd'hui à 12:31

Revenir en haut Aller en bas
 
Les voix
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» les voix française des personnages
» wael jassar une autre belle voix
» Episode 18 - Voix intérieures
» Une voix ténébreuse
» Une voix pour 10 acteurs

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
étoiledefée :: Nouvelles.-
Sauter vers: