étoiledefée

Claire et douce comme la poésie.
 
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 Le garçon et l'enfant

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Only God Forgives



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MessageSujet: Le garçon et l'enfant   Ven 28 Juin - 9:20

Troisième nouvelle. La plus longue. Stylistiquement, je me suis orienté vers le minimalisme (Hemingway, McCarthy, Easton Ellis, Tao Lin). Au niveau de l'histoire, les inspirations sont plus cinématographiques - "L'enfant" des frères Dardenne, "Pusher II - Du sang sur les mains" de Nicolas Winding Refn, "Spring Breakers" d'Harmony Korine. Y a aussi une lourde influence du collectif de rap OFWGKTA qui représente parfaitement, à travers leurs paroles, la jeunesse californienne passionnée de skateboard, nihiliste et mal dans sa peau.

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LE GARÇON ET L'ENFANT

Une autre journée pour ce garçon, dans les rues de Los Angeles.

On pouvait encore le trouver dans le Belevedere Skatepark, tournoyant sur sa planche au milieu des différents parcours. Parfois, il s’arrêtait et observait les quelques skateurs plus doués que lui qui l’entouraient, ça l’inspirait. Il fréquentait cet endroit depuis près de trois ans et pendant toutes ses années, il ne s’était jamais fait d’amis. Au lycée, il n’avait pas beaucoup d’amis non plus. Il faut dire qu’il y allait pas suffisamment pour se construire des relations solides et disons-le, il n’a jamais voulu en construire. Il n’aimait pas ce bahut parce qu’il savait qu’il n’était pas fait pour y être.  

Quand il en avait marre de skater, il allait au supermarché du coin – tenu par un pakistanais froid et méprisant – pour s’acheter quelque chose à boire, très souvent une bière qu’il se procurait en se faisant passer pour un étudiant. Le paki’ n’était pas dupe, mais il ne pouvait pas se permettre de passer à côté d’un client. Son affaire tournait au ralenti depuis peu. Ensuite, le garçon se rendait au centre commercial Beverly dans l’espoir pourtant vain de pouvoir draguer une ou deux filles. Il en ressortait souvent bredouille. Il avait pourtant tous les atouts physiques pour plaire – des cheveux blonds, des yeux marrons, suffisamment grand – mais la barrière social était trop importante bien qu’il arriva à quelques rares occasions qu’elle cède. Il avait fini par le comprendre mais il revenait souvent et finissait presque toujours par ravaler sa frustration. Que pouvait-il faire d’autre ?

Sa routine l’avait poussé à croire que son existence était insignifiante. Souvent, il roulait sur son skate sans but. Il cherchait à se rassurer, à se dire que la Providence lui enverrait un signe, quelque chose qui pourrait lui faire changer d’avis. Le "petit truc" qui pourrait lui ouvrir les yeux. Évidemment, rien n’arriva. Aucune rencontre qui aurait pu changer le cours monotone de sa vie, pas d’évènement surnaturel qui ferait de lui un super-héros ou même un héros tout court. Il n’avait rien d’héroïque chez lui de toute façon. Sa vie n’était qu’un grain de sable parmi les plages qui bordent la Californie.  Alors après avoir réitéré les mêmes automatismes qui faisaient de sa vie ce qu’elle était, le garçon rentrait finalement chez lui vers la fin de l’après-midi.

Ce qu’on pouvait appeler « chez lui » n’était rien d’autre qu’un vulgaire mobile home qui se trouvait dans une banlieue au Sud-Est de la ville, campé pas loin d’un tas d’ordures. Il savait que le voisinage ne bénéficiait de guère plus de privilèges que lui alors il en avait pas trop honte en s’y rendant. C’était un retour à la réalité, la face cachée – ou plutôt véritable – de Los Angeles. Loin de Beverly Hills ou Hollywood. Loin des gosses de riches et leurs faux amis. Dans cet endroit aussi il avait de sales habitudes. Généralement, sur le pas de la porte il pouvait trouver sa mère assise sur une chaise en plastique, la tête posait sur ses genoux, ivres ou bien sous l’influence de petites roches transparentes. Elle était devenue dépendantes aux méthamphétamines quand son mari avait pris le large par peur d’assumer un gosse en bas âge. Elle avait fini par retrouver l’amour – en la personne de Ray, son petit ami actuel et le beau-père du garçon – mais ne pouvait se défaire de ces cristaux et encore moins de la bouteille.

Ray n’était guère mieux, c’était un peintre en bâtiment qui ne manquait pas une occasion pour flamber son salaire dans une bouteille de Vodka. Bouteille qu’il s’empresserait de vider dans l’heure même. Une fois la pense bourrée d’alcool, il adorait alignait ses bières vides pour ensuite tirer dessus avec un vieux Magnum qu’il avait hérité de son père. Le garçon s’était souvent demandé comment se faisait-il qu’il n’avait jamais tenté de retourner l’arme contre sa personne. Peut-être que l’idée lui avait effleurée l’esprit, qui sait. Ray avait de l’affection pour lui tout comme lui en avait pour Ray. Il lui avait d’ailleurs offert une mobylette que le garçon n’utilisait pas souvent. Il n’aimait pas ça mais il la conduisait de temps en temps pour lui faire plaisir.

Après avoir salué sa mère, le garçon rentrait et se posait sur son canapé pour se rouler un joint. Après une latte ou deux, il pouvait presque oublier que ce canapé sur lequel il était assis était tacheté de pisse de chat et à moitié déchiré. Mais ce jour-là, en rentrant chez lui, quelque chose l’avait surpris. Sa mère l’attendait debout, le dos appuyé contre la porte, presque sobre. Mais ce que le garçon avait surtout remarqué c’est qu’elle semblait préoccupée et ça, ça lui semblait loin d’être normal. Il ne l’avait pas vu préoccupée depuis des années tout simplement parce qu’elle préférait se shooter pour ne pas l’être. Alors le garçon approcha timidement sa mère et après un long silence, elle se décida à lui parler :

-Tout à l’heure, James... Une fille est venue me voir, dit-elle, avec une voix cassé par un ton grave.
-Une fille ? Qui ça ?
-Je me rappelle pas son nom, elle était brune et elle avait les yeux bleus.
Le garçon marqua une pause pour réfléchir à qui cela pouvait être. Finalement:
- Jessica ? Stacy ?
-Stacy, peut-être. Elle a dit qu’elle te connaissait, alors j’ai demandé ce qu’elle te voulait et elle m’a dit qu’elle... Elle m’a dit qu’elle avait un gosse et qu’elle pensait que t’étais le père.

Le garçon ne put répondre, la première syllabe qu’il avait tenté de prononcer avait été interrompue par une gifle. Il cherchait alors à organiser le flot de pensées qui traversait sa tête. Il s’est demandé s’il avait vraiment couché avec elle. La réponse était inutile, il se savait capable de tirer tout ce qui lui paraissait physiquement convenable. Il s’est ensuite demandé s’il s’était protégé. Il avait entendu dire qu’avec les capotes, le plaisir était moindre donc il s’était abstenu. Alors il s’est demandé quand est-ce qu’il avait pu le faire. Cela remontait à près d’un an et demi en arrière. Il avait à peine seize ans, elle en avait quatorze. Alors il comprit qu’il était trop tard. Trop tard pour avorter. Trop tard pour pleurer. Trop tard pour s’en vouloir. Le bébé avait certainement six ou sept mois, il devait désormais assumer toutes ses conneries. Mais il était encore sous le choc, il voulait fuir, s’en allait, laisser cette vie de merde derrière lui et devenir quelqu’un. Il grimpa sur son skate et roula le plus vite possible, comme pour fuir cette nouvelle.

En reprenant ces esprits, il avait remarqué qu’il s’était retrouvé devant une maison blanche, magnifique dans un quartier bourgeois au nord de Los Angeles. Cette baraque était celle de Stacy, la fille. Alors il avait compris qu’au lieu de fuir cette nouvelle, il avait choisi de l’affronter. Peut-être inconsciemment. Il se sentait hors de son élément dans ce patelin. En regardant autours de lui il ne voyait que de parfaites familles blanches protestantes aux comptes en banque beaucoup trop gros. Il ne se découragea pas et se décida à taper à la porte de cette maison. Il attendit un moment - pas plus de quelques secondes, mais ça lui semblait beaucoup trop long - puis vit qu’une femme qui approchait la cinquantaine l’observer furtivement à travers la fenêtre. La porte s’ouvrait finalement, la femme était derrière et portait un bébé dans ses bras. La femme ressemblait à la fille, les mêmes yeux et la même chevelure qui embellissaient des traits quelconques, alors le garçon  comprit que ce devait être la mère de cette dernière. Le garçon posa finalement son regard sur  l’enfant, il avait le même blond que ses cheveux et des yeux verts. Cet enfant, c’était le sien, sans le moindre doute.

La femme fut déconcertée par le regard insistant du garçon alors elle le questionna sur sa présence. Il lui dit qu’il voulait voir Stacy mais elle n’était pas là. Alors le garçon n’avait pas le choix, il se présenta et avoua à la femme qu’il était certainement le père du bébé qu’elle tenait dans ses bras. Il s’attendait à ce qu’elle lui claque la porte au nez mais elle décida à la place de le laisser porter l’enfant. Elle lui dit que son nom était David ce qui fit sourire le garçon parce qu’à ses yeux c’était le nom parfait pour un gosse de riche. Sa façon de le porter était maladroite, il n’avait jamais fait ça auparavant. Le bébé qui n’était pas habitué à être tenu par un étranger se mit à pleurer, le garçon se sentit coupable et le redonna à la femme puis il lui demanda où pouvait bien être sa fille. Elle lui dit qu’il devait certainement être chez son copain et qu’elle rentrerait plus tard. Le garçon remercia poliment la femme avant de s’en aller.

Au plus profond de lui, quelque chose bloquait. Il ne supportait pas de savoir que la mère de son enfant avait un copain. Sa fierté mal placée n’avait pas lieu d’être, il s’en rendait compte, mais l’idée de la savoir ailleurs qu’avec son bébé lui semblait insupportable. Y penser le rendait malade alors il accéléra le mouvement de son skate pour que les quelques passants ne le remarquent pas pleurer. C’était des larmes de rages. Une colère qu’il ressentait contre lui et contre la fille.

Une fois chez lui, il vit Ray et sa mère parler dans la cuisine alors il rentra discrètement pour ne pas qu’ils remarquent sa venue et se cacha dans la chambre. Il les entendait en train de parler de lui, de son irresponsabilité, de cette bêtise qui avait donné lieu à un enfant. Il n’avait plus de feuilles pour se rouler un joint, il ne pouvait plus se laisser aller, oublier la réalité. Il était confronté à ses choix, il en tremblait. Ses poings se serraient à mesures qu’il tentait désespérément de se vider le crâne sans jamais y parvenir. Cette panique qui s’emparait de lui, il la déchargea contre les murs. Il se fichait que sa mère l’entende, tout ce qui comptait c’était évacuer tout ça. Alors il frappa et ce, jusqu’à ce que ses phalanges éclaboussent les murs de sa chambre avec du sang. Et quand il arrêta seulement, il pleura puis s’endormi.

Quand il se réveilla, il était pas loin de cinq heures du matin. Il avait faim et se prépara un bol de Fruity Loops qu’il finit rapidement. Il alluma le petit téléviseur dans le salon et regarda les émissions de téléachats qui passaient en boucles, en attendant que les dessins animés commencent. Il se rendormi et rouvrit les yeux vers dix heures. C’était un samedi, il décida de se rendre chez Stacy. En arrivant, il revit la mère de cette dernière jardiné. Il la salua et lui demanda s’il pouvait parler à sa fille. Elle lui répondit qu’elle était surement en train de dormir avant de finalement partir la chercher et  pendant ce temps, le garçon devint nerveux. Quelques minutes plus tard, Stacy sortit. Elle sortait du lit, c’était visible. Elle n’était pas coiffé et était démaquillée, elle portait encore le sweatshirt et le minishort avec lequel elle dormait. Mais à cet instant, aux yeux du garçon elle était sublime. Il s’avança vers elle, dans une démarche hésitante. Elle, elle restait immobile, les bras croisés.

-Tu vas bien ? dit timidement le garçon.
-Ouais... Et toi ? répondit la fille en hochant la tête.
Le garçon hocha la tête à son tour, regarda autour de lui et prit une grande inspiration avant de poursuivre :
-Tu... Tu crois que je suis le père du bébé, c’est ça ?
-J’en suis certaine, en fait.
-Comment tu peux en être certaine ?
-T’as joui en moi... Personne d’autre n’a été suffisamment con pour le faire.
Le garçon ne savait pas quoi dire, il avala sa salive, pris le temps de réfléchir et peser ses mots.  Parce qu’il n’avait qu’une envie, c’était de partir mais il était conscient qu’il ne pouvait se résoudre à ça.
-Pourquoi tu m'as pas prévenu plus tôt?
La fille secoua la tête de droite à gauche.  
-J'avais pas besoin de toi. Mais mes parents m'ont fais comprendre que c'est pas moi qui ait besoin de toi, c'est lui.
-Pourquoi tu l’as appelé David ? interroge-t-il.
-Je sais pas, j’aime bien ce nom. Et puis ça sonne mieux que Jimmy.
-Jimmy c’est juste un surnom, je m’appelle James... Je peux le voir ?

Stacy laissa échapper un soupir puis rentra et ressorti avec le bébé dans les bras. Le garçon sourit et tendit alors une petite voiture rouge qu’il avait trouvée pas loin d’un tas d’ordures près d’un mobile home voisin au sien. Il avait pris le soin de la nettoyer avant de la donner à l’enfant. Le bébé secoua la voiture de haut en bas, le garçon fut satisfait de le voir jouer avec son cadeau. La fille, elle, trouvait ça ridicule mais préféra se taire. Le garçon lui demanda s’il pouvait l’avoir dans ses bras, elle lui donna. Cette fois-ci le bébé ne pleura pas, sa réaction restait inchangée. Alors le garçon en devint ému mais le cacha tant bien que mal. De toute manière elle ne le regardait même pas.  Le garçon remarqua la froideur de Stacy alors il décida de lui annoncer clairement ses intentions.

-Je veux qu’on l’élève tous les deux.
-Ouais... Ça serait bien pour lui... Mais, te sens pas obligé, tu sais...
-Non, ne dit pas ça... J’ai pas connu mon vrai père, je ne veux pas que ça lui arrive. Je vais chercher du boulot, essayer de me débrouiller un truc pour pouvoir assurer financièrement. Je veux pouvoir lui acheter ses couches, ses habits, ses cadeaux. Je veux l’assumer. Je veux t’aider à en faire quelqu’un de bien, tu sais.
-Oui, sourit-elle.
Alors le garçon se sentit pour la première fois fier de lui parce qu’il sentait qu’il allait donner un sens à sa vie. Il allait tout faire pour rendre son fils et la mère heureux.

Le garçon les emmena au McDonald’s le plus proche pour payer un petit déjeuner à la fille. Il avait peur qu’elle excède ses dépenses et songea à ne rien prendre pour lui mais elle ne choisit rien d’autre qu’une formule classique alors il comprit qu’elle devait surement faire un régime. Il la regarda manger ses pancakes pendant que lui tenait le petit sur ses genoux. Il caressait la main de l’enfant. La main du garçon recouverte d’égratignures et de sang séché formait un contraste avec la main douce et chaleureuse du bébé. Stacy remarqua les mains du garçon mais ne dit rien, elle pensa qu’il avait dû se battre. Une fois avoir fini, elle récupéra l’enfant et laissa le garçon sans penser à le remercier. Sa mère la récupéra près du McDrive pour l’emmener au centre commercial.

Le garçon retourna au Skatepark et tout lui semblait avoir pris une autre tournure. Les écouteurs dans les oreilles, ‘I dream in Neon’ ( http://www.youtube.com/watch?v=lsSnNjp-Tvg ) offrait un onirisme à la réalité. Une euphorie avait saisi son corps. Quelque chose de transcendantal. Même s’il enchainait les figures ratées, il ne s’était jamais senti aussi bien. Son allégresse interpella les autres habitués qui se demandaient d’où pouvait venir ce bonheur soudain. Personne ne prit la peine de lui demander. Pour le garçon, c’était comme s’il était seul, au milieu des parcours. Il rêvassait tout en allant de bas en haut, de gauche à droite, de droite à gauche. Encore et encore, dans la même motion circulaire.  

Une fois qu’il fut lassé de skater, le garçon décida de se chercher une boisson au supermarché du paki’. Il prit ce jour-là une bouteille de Coca et s’en alla la commencer dans une ruelle, assis sur une benne à ordure fermée, en face du magasin. Il vit un homme cagoulé apparaitre et se diriger vers la superette et il comprit alors ce qui allait se passer. L’homme cagoulé sorti un Magnum et entra dans le magasin. Le garçon regardait la scène, à la fois effrayé et intrigué. C’était comme regarder un film, l’écran étant le début de la ruelle délimité par deux murs parallèles, là où se trouvait le supermarché. Il vit l’homme en cagoule sortir en courant une ou deux minutes plus tard, ses poches étaient tellement pleines que des billets en sortaient. La police arriva environs cinq à dix minutes après les faits. On ne retrouva jamais l’homme à la cagoule, juste sa veste et sa cagoule à un kilomètre plus loin, dans un petit étang.

Cet évènement anodin, surement causé par le hasard, avait fait germer une idée dans l’esprit du garçon. Il se savait bon à rien, incapable d’exceller dans quoi que ce soit, même en tant que skateur il était plutôt médiocre. Mais il avait une autre certitude c’est qu’il n’était ni plus stupide, ni plus intelligent qu’un autre et qu’il pouvait par conséquent réussir là où d’autres avaient réussis. C’était comme une évidence. Personne ne voudrait de lui en tant qu’employé, il devait s’attaquer à autre chose. Quelque chose de plus accessible, quelque chose qu’un gars moyen comme lui pouvait mener à bien.

Le garçon se précipita chez lui, il remarqua qu’il n’y avait personne et se dit que sa mère devait être partie se défoncer dans un bar sordide avec Ray. Il entra dans le mobile home, regarda autours de lui et vit Ray allongé sur le sol au milieu de l’étroit couloir qui traversait l’endroit. Il vérifia son pouls - c’était bon il battait toujours - et se demanda où pouvait être sa mère. Peu importait, elle finissait toujours par revenir à la maison. Le garçon observa que Ray tenait une fois encore son flingue. Délicatement, il lui retira l’arme des mains, sans interrompre son lourd sommeil, et la glissa entre son pantalon et sa ceinture, bien dissimulé sous son t-shirt. Ensuite, il entra dans sa chambre, enfila un sweat et glissa un foulard dans sa poche et s’en alla. Comme s’il n’était jamais passé.

Le garçon retourna arpenter les rues sur son skate mais en direction d’un point précis cette fois-ci. Il allait se rendre à l’épicerie de Georgie. Georgie – comme on aimait l’appeler - était un vielle homme dans la soixantaine. Il portait des lunettes de vue qu’il n’avait pas pris la peine de changer depuis une décennie et aimait s’accoutrer de chemises à carreaux – style bucheron - trop larges pour lui. C’était un monsieur comme on en trouvait des tas dans le Tennessee ou le Montana. Conservateur, amateur de bonne bouffe, passionné de chasse et de courses de Nascar qu’il regardait sur un petit téléviseur disposé près de la caisse, derrière le comptoir. Le garçon n’était pas vraiment un client récurrent, il y allait de temps en temps car il pouvait y trouver des bonbons à la cerise importés du Japon, il adorait ça. Alors il se dit que c’était l’endroit parfait pour faire son coup sans éveiller les soupçons.

Quelques mètres avant d’arriver, il sortit le foulard de sa poche et le mit autours de son visage pour le cacher puis il mit la capuche de son sweat et arrêta son skate en prenant appui sur son extrémité. Il entra calmement, Georgie n’avait pas remarqué sa présence et était dos à lui car son attention était rivée sur le téléviseur qui diffusait un match de Baseball. Les Boston Red Sox menait avec aisance les Colorado Rockies ce qui n’étonnait pas vraiment Georgie. Cependant, malgré ce match, sans surprise, le jeu des Red Sox était suffisamment bon pour le tenir en haleine.
Le garçon profita de ce moment de répit pour inspecter les lieux depuis l’entrée, il n’y avait visiblement personne. Alors il courut vers la caisse, hurla quelque chose d’inintelligible et sorti le Magnum de Ray. Georgie se retourna et sous le coup de la surprise, recula et – dans le feu de l’action - se prit les pieds dans les câbles ce qui fit tomber le téléviseur par terre. Le garçon continua d’hurler en pointant la caisse avec le canon de son arme. Georgie s’exécuta et ouvrit la caisse et le garçon prit l’argent qu’il y avait dedans. Ses mains tremblaient, son discours était incohérent. Il était plus effrayé que Georgie.

Il était à peu près dix-huit heures ce samedi-là,  le garçon venait de commettre son premier vol à main armée.

Une fois qu’il récupéra une somme suffisante, il ordonna à Georgie de ne pas appeler la police avant une trentaine de minutes puis il monta sur son skate et fila aussi vite qu’il pouvait. C’était la première fois qu’il  roulait aussi vite, c’était comme si le monde s’était mis à fonctionner au ralenti pour lui permettre de s’échapper. Il se dissimula dans une ruelle et en profita pour cacher son sweat derrière une benne à ordure. Il prit une grande un inspiration, voulu sortir l’argent pour le compter mais se dit qu’il valait mieux attendre de rentrer. La ruelle menait vers Reseda Boulevard, il est sorti par là et a traversé l’avenue pour finalement prendre le bus vers le Nord de la ville. Il était soulagé, enfin serein. Dans ce bus, personne n’irait le chercher.

Il était descendu peu avant le terminus. Il n’était pas loin de la banlieue où se trouvait Stacy. Il voulait la voir pour lui donner cet argent. Il a parcouru deux à trois de pâtés de maisons avant de trouver celle de la fille.  Mais en arrivant, il l’a vit embrasser un gars sur le pas de la porte. Le gars en question était grand, brun, des yeux marrons et portait des habilles certainement plus couteux que les siens. Il voulait faire demi-tour avant qu’ils ne le remarquent mais c’était trop tard, leur baiser fut bref quoi que passionné. Alors le garçon a attendu que l’autre s’en aille avant de s’avancer vers la fille. Elle le regardait d’un air impassible, se demandant ce qu’il pouvait bien encore lui vouloir. Le garçon sorti la liasse de billets froissés de la poche de son jean et la tendit silencieusement.

-Qu’est-ce que c’est ? interrogea la fille
-C’est pour le bébé. Une avance sur mon salaire... J’ai trouvé du travail.
La fille saisit l’argent, l’inspecta brièvement du regard pour estimer pour combien il y en avait – au moins pour deux cents dollars - et poursuivit :
-Tu bosses dans quoi ?
-Dans une épicerie. J’aide un vieux à porter et ranger les marchandises.
Elle ne chercha pas à en savoir plus. Mais cette fois-ci elle l’avait remercié. Le garçon s’était contenté de cette réponse, il en était même plutôt satisfait. Il sourit et reparti sur sa planche à roulette. En chemin il avait croisé le gars qu’elle avait embrassé, il la regardé de travers et ce dernier a baissé les yeux. Le garçon se demanda alors comment se faisait-il qu’elle pouvait se satisfaire d’une telle baltringue. Il commençait à s’énerver alors il décida de penser à autre chose le temps de rentrer chez lui.

Il n’y avait personne au mobile home, comme c’était le cas chaque samedi soir. Il posa l’arme de Ray à terre, là où il l’avait trouvé affalé et soupira de soulagement. Le garçon était heureux de son coup et se mit alors de la musique avec le volume au maximum puis dansa et sauta de joie sur son lit. Son allégresse s’intensifia quand il trouva des feuilles en dessous d’un tas de linges sales. Il se roula un joint et s’allongea. Mais à mesure qu’il se sentait détendu, les souvenirs du braquage revenaient défiler sous ses yeux. Il revoyait Georgie, prit de panique et l’implorant de ne pas le blesser. Il se senti si mal que d’un flot de larmes commença à tomber de façon incontrôlable sur ses joues. Il se senti coupable d’offrir de l’argent sale à son fils. Coupable d’être bon à rien. Mais il se dit que la vie avait posé beaucoup trop d’obstacles sur son sentier et qu’il lui fallait donc tricher pour avancer. Alors essuya ses larmes et continua de fumer puis s’endormi.

Le lendemain, il était parti pour voir la fille et sur le chemin il la croisa par hasard, sortant d’un café avec des amis à elle. Le bébé était dans une poussette que l’une des amies de la fille poussait. Ils se sont parlé brièvement, le garçon a demandé s’il pouvait prendre l’enfant et Stacy accepta mais il devait le ramener chez elle à seize heures. Le garçon amena l’enfant dans un parc mais il se rendit rapidement compte qu’il était encore trop petit pour marcher alors il le garda sur ses genoux, il était un peu frustré de ne pas pouvoir utilisé son skate. L’enfant pleurait car il voulait voir sa mère mais arrêta quand son père lui donna son biberon de lait. Le garçon rait pour ne pas pleurer de joie devant les mères de famille qui avaient emmenés leurs enfants au parc. Il était heureux car même si sa vie était insignifiante, elle valait la peine d’être vécu pour cet enfant. Et c’était la première fois qu’il se sentait aussi bien.

Il ramena l’enfant plus tard que prévu, vers dix-sept heures et quart. La fille râla un peu et le garçon, qui se savait en tort, se tut pendant tout ce temps. Ensuite, il lui proposa d’aller diner quelque part. La fille refusa et lui dit qu’elle devait voir son copain. Le garçon s’en doutait, il n’avait de toute manière plus d’argent sur lui et avait proposé uniquement pour se faire bien voir. Cependant, il pensa que la fille avait refusé parce  qu’elle aurait eu honte d’être vu avec lui et cela rendit cette belle journée soudainement amère. En avançant vers la station de bus du patelin, il vit le gars, celui qui avait embrassé Stacy, sur le trottoir en face. L’amertume qu’il avait accumulée lui devenait insupportable, il devait l’extérioriser. Il regarda autour de lui et ne vit personne d’autre qu’une fille écoutant de la musique sur ses écouteurs à l’arrêt alors il prit le skate d’une main et traversa la route. Il était nez à nez avec le gars.

Il demanda au gars comment il s’appelait. Le gars était méfiant mais répondit. Il s’appelait Noah. Alors le garçon saisit le skate avec ses deux mains et frappa le gars en plein milieu du visage. Le gars fut projeté en arrière et perdit l’équilibre et tomba sur ses fesses. La fille à l’arrêt de bus fut surprise et mit sa main devant sa bouche, comme pour étouffer un cri. Le garçon regardait le gars qui saignait à terre et l’implorait de ne pas continuer. Alors le garçon cracha sur le gars et lui prit son portable puis s’en alla. Sur le chemin du retour, il fouilla le portable de gars et se rendit compte que Stacy lui avait envoyé des photos d’elle nue. Alors il les supprima et finit par jeter le portable car il savait qu’il risquait d’être retrouvé par la police si le gars portait plainte.

En rentrant le garçon prit une douche. Comme d’habitude, il avait dût attendre que l’eau sale accumulé dans les canalisations soit évacuée pour commencer. Ensuite il s’est assis sur le canapé déchiré et puant la pisse de chat et regarda la télévision sans vraiment la regarder. Il avait envie de recommencer, il ne pouvait le nier. Comme si tout ce qui pouvait le dissuader de recommencer –la peur, l’adrénaline, savoir qu’il fait le mal – le poussait justement à continuer. Alors il se mit à sourire et essaya d’élaborer un plan pour un autre vol.  Mais pendant qu’il mettait en place les rouages de la mécanique de son prochain coup, un coup de fil vint l’interrompre. C’était la fille, à l’autre bout du fil. Elle voulait le voir, maintenant. Alors le garçon fut intrigué et accepta de la retrouver dans un Burger King pas loin de son domicile.

Ils se sont retrouvés une heure après, le garçon  avait fait de son mieux pour venir en avance et elle était déjà là. Elle avait eu le temps de se prendre une glace et de la finir alors le garçon comprit qu’elle avait décidé de lui donner rendez-vous ici parce qu’elle y était depuis un bon moment, peut-être même avec quelqu’un. Il était nerveux parce qu’il pensait que son gars lui avait parlé de la rouste qu’il s’était pris. La fille ne mentionna pas cet incident, elle savait ce qui s’était passé mais n’en parla pas au cours de la conversation. Elle voulait prendre des nouvelles de lui, le garçon en était enchanté. Ils eurent une conversation simple, banale mais il en était heureux parce que c’était la première fois qu’il parlait aisément avec quelqu’un. En sortant du Burger King, ils firent quelques pas et le garçon se retourna vers la fille et l’embrassa. Le baiser était décevant et des cheveux de la fille s’étaient retrouvés entre leurs lèvres. Alors le garçon l’embrassa une seconde fois et ce baiser était largement plus agréable. Et en se retirant de sa bouche, le garçon remarqua que Stacy avait les larmes aux yeux et elle pleura et il lui demanda s’il avait fait quelque chose de mal mais elle ne répondit pas. Le garçon raccompagna la fille sans lui dire un mot. Il était incapable de la consoler, alors il préféra se taire et la tenir près de lui. Elle finit par sourire, parce qu’elle était heureuse. Le garçon voulu immortaliser le moment. La photo était de mauvaise qualité parce que son portable se faisait vieux. Il ne voulait pas qu’elle rentre. Il ne voulait pas rentrer, non plus. Il continua à errer dans les rues et se rendit à pied au mobile home, vers minuit.

Ni Ray, ni sa mère n’était là. Il ne se sentait pas fatigué. Il pouvait se permettre de sortir. Il voulait juste recommencer. Il trouva l’arme de Ray, il savait où elle était cachée, entre le matelas et le sommier du canapé. Il vérifia et il ne trouva qu’une balle à l’intérieur, toutes les boites de cartouches trouvables dans la maison étaient vides. Le garçon remit l’arme dans son pantalon. Il était moins effrayé, cette fois-ci, il n’y avait que de l’adrénaline. Il voulait s’attaquer au supermarché du paki’. Il était ouvert jusqu’à tard le soir, jamais à des heures fixes. Le garçon pensait qu’il serait plus vulnérable à ce moment, qu’il ne se douterait pas qu’on reviendrait le braquer. Il décida de laisser son skate parce qu’il savait qu’il risquait de se faire reconnaitre. Il prit la mobylette, celle que Ray lui avait offerte.

Il arriva une demi-heure plus tard. Il tremblait, il était essoufflé. Il y avait comme un bourdonnement orchestral dans sa tête. Avant  de mettre son foulard, il était resté pendant plusieurs secondes à observer les néons clignotants du magasin, comme obsédé par ces flashs de lumières multicolores. Il s’avança calmement vers le magasin. Il ne savait pas pourquoi sa démarche était si lente, il devait se dépêcher mais en était incapable. Le paki’ était en trait de scanner les produits d’un homme noir, visiblement tout droit sorti de Compton. Le garçon fut étonné de trouver un client alors il se dépêcha de sortir son arme. Le client recula et se dissimula dans un rayon, le garçon ne le quittait pas des yeux. Le paki’, lui, était coopératif, calme. Il donna le contenu complet de la caisse au garçon, il y en avait pour deux ou trois cents dollars, pas plus.

Le garçon fit au plus vite pour sortir, il monta sur sa mobylette et la démarra. Mais le grondement du moteur fut accompagné d’un fracas. Un bruit plus bref que celui du tonnerre mais tout aussi effrayant. Le garçon chuta, il était touché au cou, au niveau de l’artère. Il saignait abondamment et tenta de se lever mais ses forces l’abandonnèrent à mesure que l’hémoglobine coulait. Il était à genoux et regarda derrière lui. Le client se tenait à l’entrée de la superette avec un Baretta dans la main, immobile. Alors le garçon voulu appeler à l’aide mais il se trouva incapable de parler. Les mots ne pouvaient pas sortir de sa bouche. Il se savait condamner. Il prit alors son vieux portable, ses mains tremblaient et il avait du mal à appuyer sur les touches. Il regarda la photo qu’il avait prise avec Stacy, l'écran était tacheté de sang. Cette si jolie fille. Et le garçon finit par fermer les yeux, un sourire aux lèvres.


Dernière édition par Only God Forgives le Ven 21 Fév - 16:33, édité 2 fois
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marie ane



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Date d'inscription : 22/05/2012

MessageSujet: Re: Le garçon et l'enfant   Ven 5 Juil - 1:30

c'est une histoire très triste et j'irai dire sordide et pas très éloignée de certaines vies réelles
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Le garçon et l'enfant
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